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Han Han, la culture et la censure

le 3/2/2010 à 15h43  par Han Han, écrivain et blogueur (traduit par la rédaction)

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Pour le célèbre blogueur Han Han, la censure paralyse la culture en Chine. Rien ne sert donc d'exporter la culture chinoise à l'étranger tant que l'esprit créatif n'a pas été libéré.

Han Han s'est exprimé lors d'un forum sur la culture organisé à Xiamen, métropole du sud-ouest de la Chine, par le Nanfang Zhoumo, hebdomadaire chinois réputé pour son indépendance de ton. Voici la traduction du texte de son allocution.

 

Pourquoi la Chine n'est pas un grand pays de culture ?

 

C'est la deuxième fois que je viens à Xiamen. L'air est bon ici, cela ne m'étonne pas que tout le monde aime ‘s'y promener'.

Tout à l'heure j'ai écouté le Professeur Deng parler du patriotisme. Deux phrases ont marqué mon esprit : une que j'avais entendu auparavant : ‘Le patriotisme est le dernier refuge d'une canaille'. La deuxième phrase : ‘Le vrai patriotisme, c'est de protéger un pays des persécutions d'un gouvernement'.

J'ai emmené un papier avec moi, ce sont des (notes de) choses que je voulais vous dire. C'est pour me limiter, pour ne pas trop vous ennuyer et parce que j'ai peur peur de dire n'importe quoi. Voilà on commence.

Chers dirigeants ici présents, chers professeurs, chers camarades de classes, bonjour. Savez-vous pourquoi la Chine ne pourra jamais être un grand pays au sens culturel ? C'est parce qu'on commence toujours un discours par "chers directeurs ici présents" alors que la plupart des directeurs n'ont aucun sens de la culture. Il ont peur de la culture, ils censurent la culture mais en même temps ils peuvent contrôler la culture. Alors comment la Chine peut-elle devenir un grand pays de culture ? Qu'en dites vous, chers dirigeants ?

Au passage, la Chine a un potentiel fort pour être un pays de culture. Je vais vous raconter une hisoire. Je suis le rédacteur en chef d'un magazine qui n'est toujours pas sorti. C'est écrit dans la Constitution, chaque citoyen a la liberté de publication. Mais la société a sa propre loi, selon laquelle les directeurs ont la liberté de prohiber une publication. Le magazine s'est retrouvé confronté à beaucoup de problèmes de procédure. Sur sa couverture, il y a un dessin représentant un homme nu. Ça ne va pas. Parce qu'il y a des lois qui disent que l'on ne peut pas publier d'images de sexes à découvert. J'étais bien d'accord. J'ai mis un grand logo du magazine sur la partie illégale, il la recouvre complètement. Après, les gens de la censure m'ont dit: "eh, ça ne va pas non plus, vous avez caché les parties centrales du monsieur, vous essayez d'insinuer "le Parti central""(Phonétiquement, "cacher les parties intimes" se prononce comme "le Parti (communiste) central", "Dang Zhongyang").

J'ai eu la même réaction que vous, j'étais étonné. Je me suis dit : qu'est ce que ce serait bien si vous mettiez votre vive imagination au service de la création artistique au lieu de l'utiliser pour la censure. Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour vous dire que tout le monde a de l'imagination. Mais qu'il y a beaucoup de choses que l'on ne peut qu'imaginer, que l'on ne peut pas faire, pas écrire et, dans beaucoup de cas, même pas dire.

Nous avons trop de barrières dans la vie, c'est un pays de barrières, c'est un pays classé X (et donc censuré). Comment les cultures peut-elles fleurir dans un pays comme ça ? Moi je suis une personne qui pratique rarement l'auto-censure. Mais quand j'écris, il y a des alarmes dans ma tête, on ne peut pas écrire sur la police, sur les dirigeants, sur les politiques, sur le régime, sur les législateurs, sur l'Histoire, sur le Tibet, sur le Xinjiang, sur les rassemblements, sur les manifestations, sur la pornographie, sur l'esclavage, sur l'art. Ah, je ne peut pas écrire sur l'élégance non plus. Désolé, je n'y arrive vraiment pas, je ne suis pas Yu Qiuyu (écrivain officiel du parti).

Un bon nombre des articles que je publie sont (la preuve) d'une grande liberté de ton. J'ai pas mal d'amis qui écrivent des scénarios, par exemple des amis écrivant un scénario à partir d'un roman d'Aileen Chang et Ning Caishen, écrivant des scénarios de théâtre, de films. Ils souffrent beaucoup. Dans une atmosphère culturelle telle, je commence à me dire qu'on ne pourra jamais devenir un grand pays culturel à moins que tout le monde ne parle que de l'Afghanistan, de la Corée du Nord et de la Chine.

Dans notre communication à l'international, nous ne cessons de faire l'éloge des Quatre classiques (1) et du Confucianisme. C'est comme si vous rencontriez une fille pour parler de mariage, que la fille vous demandait si vous avez de l'argent, et vous lui répondiez que vos ancêtres en avaient pas mal. Ça ne sert à rien. Cette tragédie n'a rien à voir avec vous. Mais le chemin qui mène en Corée du nord est pavé par tous ceux qui ont gardé le silence. D'un autre côté, nous sommes plus forts que la Corée du nord, vous savez tous comme ils sont là-bas. Et j'ai confiance en vous qui êtes ici présents. Beaucoup de gens ne sont pas forcément silencieux, ils sont tout simplement harmonisés (2).

Dans l'histoire des campagnes anti-pornographiques, il y a beaucoup d'étudiants ici, qui savent sûrement - bien que ça ne figure pas dans nos manuels officiels - que Teresa Deng et Liu Wenzheng (deux chanteurs) étaient ‘pornographiques' et ‘décadents'. Mais lorsque de plus en plus de gens se sont mis à les écouter, ils ont cessé d'être pornographiques. Quand toute la Chine les écoute, ils ne sont ni pornographiques ni décadents.

Si nous pouvons être ensemble pour combattre la censure, pour qu'un jour les mots censurés ne contiennent que des mots contre toute l'humanité, rien d'autre, alors nous pouvons créer un grand pays culturel. Bien qu'il soit probable qu' à un moment donné mon nom et le vôtre entrent dans la liste des mots censurés. Mais je crois bien qu'une liste de ce type a ses limites, que chaque mot ajouté la rapproche de sa fin.

J'espère que nos journalistes, nos professeurs et nos étudiants, nos passionnés de culture et ceux qui travaillent là-dedans, y compris les dirigeants, pourront contribuer ensemble à ce qu'il y ait moins de blocages et de censure. Nos dirigeants - ils sont différents de nous – et notre gouvernement peuvent donc avoir suffisamment confiance pour que notre culture soit plus ouverte. Je sais que nos dirigeants aiment bien exporter notre culture, et qu'ils trouvent que c'est un symbole de l'émergence d'un pays puissant. Mais je pense que vu notre culture actuelle, ce n'est pas la peine de l'exporter. Quand on crée des oeuvres sous le climat actuel, chaque auteur, chaque artiste, n'arrête pas de s'auto-censurer. Commment peut-on avoir une culture sous un climat de création pareil ? Vous castrez les oeuvres d'art jusqu'à ce qu'elles ressemblent au journal de 19h et puis vous essayez de les exporter ? Ne prenez pas les étrangers pour des extraterrestres.

La Chine a-t-elle vraiement émergé économiquement ou pas ? Ca, il faudra voir lorsque notre marché immoblier se sera effondré, à ce moment tout sera dit publiquement. Mais lorsqu'un pays a émergé culturellement, alors c'est un vrai grand pays, sans risque de s'effondrer, me semble-t-il.

Retournons à notre liste de mots censurés. Plus il y a de mots dans cette liste, plus la culture d'un pays est faible. Bien sûr, notre gouvernement fournira de nombreuses explications à cela. Ils vous diront que c'est pour protéger la jeunesse, que c'est pour la stabilité de la société, que la culture est libre. Si vous êtes d'accord avec eux, un jour ou l'autre, vous découvrirez que lorsque vous raconterez ce qu'ils vous ont fait, ils vous censureront, car vous "mettez en péril la stabilité sociale". Au final, tous ceux qui mettent le statut du Parti et son pouvoir en danger, toutes les paroles qui vont à l'encontre de leurs profits, sont des dangers pour la stabilité sociale, sont des dangers pour la jeunesse. Si nous avions toléré Green Dam (3), nous vivrions maintenant avec Green Dam et ce ne serait plus un simple probème de culture.

Alors chers camarades de classe, c'est pour cela que l'on ne peut pas laisser ce jour arriver. Sinon à l'avenir, lorsque nos descendants recevront leurs manuels électroniques d'Histoire via satellite, nous seront leur risée.

Je vous remercie.

(1): Les quatre classiques sont quatre livres considérés comme la base de la philosophie chinoise.
(2): "Harmoniser" est un terme souvent utilisé par les internautes chinois pour évoquer la censure. La notion d'harmonie a un écho particulier dans les valeurs traditionnelles chinoises et est souvent utilisée par le gouvernement pour évoquer la nécessaire stabilité sociale.
(3): filtre internet que le gouvernement souhaitait installer sur tous les ordinateurs en Chine, avant de faire marche arrière face au nombre de critiques. 

Le blog de Han Han

censureculture

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