La rixe de l'usine de Shaoguan, catalyseur des tensions entre Hans et Ouïghours
le 11/7/2009 à 3h50
par Harold Thibault (Aujourd'hui la Chine)
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La bagarre qui a opposé travailleurs hans et ouïghours dans une usine de jouets du Guangdong est devenue le symbole des difficiles relations entre les deux communautés et a été le déclencheur des manifestations d'Urumqi.
Beaucoup de choses opposent les autorités chinoises et Rebiya Kadeer, dissidente ouïghoure en exil, accusée par Pékin d'avoir fomenté les manifestations meurtrières du 5 juillet à Urumqi. Un point toutefois les rassemble: toutes deux estiment que, d'une manière ou d'une autre, la présence de travailleurs ouïghours dans une usine de la province méridionale du Guangdong et la violente rixe qui a eu lieu entre eux et des employés Hans a été un catalyseur des tensions entre ces deux communautés, et a poussé les Ouïghours d'Urumqi à descendre dans la rue.
"Ils (les manifestants du 5 juillet) souhaitaient exprimer le mécontentement vis-à-vis de l'inaction des autorités chinoises après les meurtres et les violences commis sur des Ouïghours dans une usine de jouets de Shaoguan dans la province méridionale du Guangdong et exprimer de la sympathie aux familles de ceux qui ont été tués et blessés" écrit Rebiya Kadeer, dans un article publié par le Wall Street Journal.
"Pour rectifier la situation qui se détériore au Turkestan Oriental, le gouvernement chinois doit d'abord enquêter correctement sur les meurtres de Shaoguan et amener ceux qui sont responsables de la mort d'Ouïghours devant la justice" poursuit-elle.
Selon les autorités locales, 2 Ouïghours ont trouvé la mort dans la rixe de Shaoguan et 118 personnes ont été blessées. La présidente du Congrès mondial ouïghour estime elle que jusqu'à 60 Ouïghours ont perdu la vie dans ces violences.
De son côté, Nur Bekri, président du gouvernement de la Région autonome du Xinjiang accuse Rebiya Kadeer d'avoir utilisé la rixe pour "instiguer les violences et saper l'unité ethnique et la stabilité sociale de la région dans le but de diviser la Chine", lors d'une intervention télévisée diffusée lundi 6 juillet.
Rumeur infondée de viol
Mais si chacun se réfère à la bagarre qui s'est déroulée dans la nuit du 25 au 26 juin dans l'usine de jouets de Shaoguan, les raisons pour lesquelles elle s'est déclenchée ainsi que le bilan humain qu'elle a engendré restent encore flous.
Une rumeur sur le viol d'une jeune apprentie Han originaire du Guangdong par des travailleurs ouïghours aurait mené au déclenchement de la bagarre. La jeune fille a depuis démenti avoir été victime d'un tel acte.
Huang Cuilian âgée de 19 ans, travaillait depuis 2 mois dans l'usine. Un soir, la jeune fille s'étant perdue dans les bâtiments de l'entreprise est entrée dans un dortoir qui n'était pas le sien. Elle s'est alors retrouvée face à deux Ouïghours. "J'étais perdue et suis entrée dans le mauvais dortoir et j'ai crié lorsque j'ai vu ces jeunes hommes ouïghours dans la chambre" a-t-elle expliqué à l'agence de presse chinoise, avant de préciser qu'elle ne savait pas exactement pour quelle raison elle avait crié. "J'ai juste senti qu'ils n'étaient pas très accueillants alors je me suis retournée et ai couru" a-t-elle dit. L'un des deux Ouïghours a tapé du pied à terre comme s'il allait la poursuivre, se souvient la jeune fille, "J'ai réalisé par la suite qu'il se moquait simplement de moi" a-t-elle déclaré.
La rumeur aidant, le bruit s'est ensuite rapidement répandu dans les dortoirs de l'usine que 6 Ouïghours avaient violé 2 jeunes filles, notamment parce qu'un homme l'aurait écrit sur un blog.
Difficile ensuite de savoir ce qui s'est passé pendant la bagarre. Plusieurs vidéos tournées à l'aide de téléphones portables montrent cependant que la rixe s'est déroulée dans un espace ouvert séparant les dortoirs et qu'elle a été d'une violence extrême. Sur l'une d'entre elles, un homme est lynché jusqu'à la mort par un groupe de personnes, des objets sont ensuite jetés sur son corps. D'autres vidéos similaires montrent plusieurs personnes battues à coup de barres de bois alors qu'elles sont au sol.
Selon une source anonyme citée par le quotidien hongkongais South China Morning Post, des travailleurs Hans seraient également morts dans la rixe. Certains ont accusé les autorités locales d'avoir dissimulé leurs décès.
La police a depuis arrêté 15 personnes en lien avec la bagarre. 13 d'entre elles, dont 3 Ouïghours, l'ont été pour avoir participé à la bagarre et deux autres sont suspectées d'avoir "répandu des rumeurs sur internet", selon Chine Nouvelle.
Arrivée de main d'oeuvre ouïghoure, menace sur l'emploi des Hans
Dans l'usine, les tensions entre les deux communautés ont été nourries par l'arrivée, deux mois auparavant, de 800 nouveaux travailleurs ouïghours originaires de Kashgar. Leur embauche, s'inscrivant dans le cadre d'une politique gouvernementale visant à transférer de la main d'oeuvre ouïghoure vers les provinces industrielles dynamiques comme le Guangdong, aurait attisé les tensions entre les deux communautés, les Hans craignant pour leurs emplois.
Si elles se cotoient dans l'usine, les deux communautés ne se mélangent pas. "La plupart d'entre eux sont des Ouïghours âgés de 18 à 29 ans et désireux d'apprendre. Mais leur mode de vie et leur culture distincts et leur faible niveau de chinois les isolent de leurs collègues Hans d'une certaine façon", a expliqué Li Xiuying, une responsable des affaires ethniques et religieuses de la province du Guangdong.
Migration économique, mais pas d'intégration
Pour Rebiya Kadeer, la rixe de Shaoguan est le signe de l'échec des transferts de populations ouïghoures dans le Guangdong.
"Il est clair que les Ouïgours ne souhaitent pas être envoyés pour travailler dans des "ateliers de la sueur" de la Chine côtière comme ouvriers au rabais. Il est clair aussi que les Chinois Hans ne leur font pas bon accueil" a-t-elle expliqué au journal Le Monde.
"J'ai appelé la Chine à cesser le transfert forcé des ouvrières ouïgoures célibataires. On constate aujourd'hui, à travers le tabassage et le lynchage de Ouïgours dans le Guangdong, les conséquences terribles de cette politique. Les Ouïgours et les Chinois ne font pas bon ménage, surtout dans la Chine côtière. Les Ouïgours doivent pouvoir rentrer chez eux et y trouver du travail. Les Chinois pourront récupérer leurs emplois en Chine côtière. C'est la meilleure solution pour tout le monde" a-t-elle poursuivi.
Pour les Ouïghours pourtant, migrer dans la riche et très industrialisée province du Guangdong est une opération intéressante. Dans l'usine de Shaoguan, une travailleuse de 19 ans est payée environ 1300 yuans (136 euros) par mois, contre 800 yuans (83 euros) seulement au Xinjiang. Mais l'intégration y reste limitée, et nourrit un sentiment d'injustice chez les travailleurs migrants ouïghours. L'affaire de Shaoguan en est devenue l'emblème. Lors des manifestations d'Urumqi, certains portaient des banderoles "Justice pour le Guangdong".
"Ce qui a mis les gens en colère, c'est que non seulement le gouvernement chinois, mais n'importe quel Chinois, pouvait désormais frapper et tuer des Ouïgours en toute impunité. La police chinoise n'est pas intervenue pour protéger les Ouïgours et empêcher le lynchage" a expliqué Rebiya Kadeer au Monde.
Selon la dissidente exilée aux Etats-Unis et montrée du doigt par Pékin depuis le début des violences, les événements de Shaoguan ont eu un écho au Xinjiang, mais également à l'étranger ou des organisations membres du Congrès mondial ouïghour ont appelé à manifester. Des manifestations qui ont dégénéré en massacre.
Xinjiang
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