Le Club Med va devenir chinois : de Mao à la civilisation des loisirs

Une OPA chinoise sur le Club Med ? On pourrait croire à un remake du film de Jean Yanne, « Les Chinois à Paris », avec l’armée populaire de libération chinoise s’installant aux Galeries Lafayette... C’est pourtant vrai, et c’est logique.

Le centre de vacances du Club Med à Yabuli, en Chine (Club Med)

Le Club Med, c’est ce symbole des vacances d’un type nouveau qui a connu son essor et son heure de gloire dans les mythiques années 60, celles de la croissance et de l’insouciance, des baby-boomers et de l’amour libre... En France, ce symbole et ce mode de vie ont pris du plomb dans l’aile.

En Chine, c’est l’inverse. Les Chinois vivent, à bien des égards, leurs « années 60 », la liberté en moins mais l’enrichissement en beaucoup plus. Et la classe moyenne émergente découvre, au passage, la civilisation des loisirs, qu’elle a les moyens et le désir de se payer, même si l’ensemble du pays est évidemment loin d’être à l’unisson.

Le groupe Fosun, premier actionnaire

La rencontre du Club Med, dirigé par Henri Giscard d’Estaing (oui, le fils de VGE), et de la Chine n’est pas nouvelle et ne date pas de cette OPA lancée lundi par le groupe chinois Fosun – un puissant conglomérat privé né à Shanghai il y a vingt ans – en partenariat avec le fond d’investissement de l’assureur Axa.

Fosun a investi dans le Club Med en 2010, et en est déjà le premier actionnaire avec 9,96% du capital. C’est donc la suite logique d’une histoire qui voit le Club déplacer son centre de gravité de la vieille Europe vers la zone Pacifique en plein essor.

En Chine, le Club Med ne vend pas le rêve de vacances à la française des années 60, avec les boules en plastique qui remplaçaient l’argent et les tables communes où les « gentils membres » pouvaient se rencontrer... Cette époque est morte, et elle est aux antipodes de ce que cherchent aujourd’hui les vacanciers chinois.

Le premier village de vacances ouvert par le Club Med en Chine, à Yabuli, dans le nord-est du pays, est au contraire axé sur l’individu, le confort extrême, le bien-être, le sport, et, bien sûr, l’enfant-roi au pays de l’enfant unique.

Le Club a déjà réussi à séduire plus de 80 000 vacanciers chinois l’an dernier, et espère tripler ce nombre d’ici deux ans, faisant de la Chine son deuxième marché dans le monde.

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Salle à manger du Club Med de Yabuli, on est loin de l’esprit Club des années 60 (Club Med)

De quoi aiguiser l’appétit du groupe Fosun, qui va donner au Club les moyens de son développement non seulement en Chine, où quatre villages sont en cours de construction ou prévus, mais dans toute l’Asie, zone à forte croissance.

Civilisation des loisirs

En l’espace d’une décennie, la Chine a bien changé. A la fin des années 90, les Chinois n’avaient quasiment comme vacances que celles du nouvel an chinois, pour leur permettre de retourner dans leur région natale fêter cet événement en famille.

Aujourd’hui, les Chinois travaillant dans le secteur formel, public ou privé, prennent également des vacances pour le premier mai, ainsi que pour le premier octobre, la fête nationale célébrant la proclamation de la République populaire par Mao Zedong.

A ces dates, les aéroports sont pris d’assaut et les Chinois partent en voyage, en Thaïlande, aux Maldives, en Australie ou en France.

L’essor du tourisme chinois a déjà eu un impact majeur sur le tourisme mondial, et ce n’est pas fini.

C’est aussi la découverte d’un autre art de vivre. Au début des années 2000, j’ai assisté à la naissance des premières pistes de ski, à moins d’une heure de Pékin, pas vraiment des pistes noires mais de quoi faire ses premières glissades et goûter à ce plaisir inconnu.

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Premiers pas chinois aux sports d’hiver, près de Pékin, en 2000
Pierre Haski (Rue89)

Les vacanciers chinois se pressaient aussi sur les plages de Beidahe, le « Deauville » de Pékin à trois heures de la capitale, ou à Hainan, une île du sud.

En l’espace de quelques années, cette classe moyenne a pris de l’ampleur, de la sophistication, et de l’appétit. Le Club Med est arrivé pile pour répondre à cette demande, qui le sauvait au passage d’une mauvaise pente due à l’érosion de son modèle en Europe, et à la crise du porte monnaie de sa clientèle occidentale.

L’OPA de Fosun et d’Axa s’effectue en accord avec les dirigeants de la société qui resteront en place.

En passant sous pavillon chinois, le Club Med assure sa survie et son développement. C’est aussi une page qui se tourne, symboliquement, celle de la France des « trente glorieuses » sur lesquelles nous vivons encore, et dont les derniers craquements se font durement sentir. Les années « glorieuses » sont aujourd’hui chinoises.

Adieu les « gentils membres » et « les gentils organisateurs » : l’heure des camarades a sonné.

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