Le mystère du cadeau des bronzes de Pierre Bergé à la Chine

C’est la seule surprise de la visite de François Hollande en Chine : l’annonce par le milliardaire François Pinault qu’il allait restituer à la Chine les deux têtes d’animaux en bronze pillées par l’armée française en 1860, un cadeau qui caresse le nationalisme chinois dans le sens du poil.

Les deux têtes de bronze présentées en 2009 lors de la vente aux enchères de Pie

Mais cette annonce surprise se double d’un mystère : ces deux têtes en bronze, issues du Palais d’été de Pékin détruit lors d’un raid commun des armées française et britannique, n’appartenaient pas à François Pinault, mais à... Pierre Bergé.

« Si M. Pinault veut les donner à la Chine... »

Vendredi, on a donc appris à la fois le retour des têtes en Chine, mais également leur rachat par Pinault à Bergé à une date non connue, et qu’un porte-parole du groupe PPR de François Pinault s’est refusé à indiquer.

Pierre Bergé, par la voix de la fondation Yves Saint-Laurent citée par l’AFP, a confirmé la vente, tout en indiquant qu’il ne savait pas au moment de la transaction « à quoi ces pièces seraient destinées ». Il ajoute :

« Si M. Pinault veut donner ces pièces à la Chine, c’est son droit. »

On n’est pas obligé de les croire, et tout se déroule selon un scénario bien orchestré pour réaliser le coup de théâtre de Pékin.

Chacun peut garder le beau rôle

Le paradoxe de cette comédie à laquelle se livrent les deux richissimes collectionneurs est que chacun peut garder le beau rôle qui l’arrange.

Pierre Bergé s’était enfermé, en 2009, lorsque les deux pièces avaient été mises aux enchères, suscitant la colère de Pékin, dans une posture sur les droits de l’homme, refusant de rendre ces têtes à la Chine tant que ceux-ci n’y seraient pas respectés ; il reste fidèle à sa posture ;

François Pinault a de gros intérêts économiques en Chine, pays-clé de l’univers du luxe aujourd’hui, et il a tout à gagner à se montrer grand et généreux, et surtout respectueux de l’histoire, en rendant ces pièces à la Chine.

Le cynisme de Pierre Bergé

L’objet du délit : deux têtes en bronze de 30 ou 40 cm, l’une de rat, l’autre de lapin, réalisées pour l’empereur au XVIIIe siècle. Ces têtes font partie d’un lot de douze pièces qui évoquent le zodiaque chinois. Le lot avait été volé lors du sac du Palais d’été de Pékin, en 1860.

Comme le rappelait André Larané d’Herodote.net sur Rue89, ces pièces, rachetées par des collectionneurs privés et circulant sur le marché libre, pouvaient être facilement récupérées par leur légitime propriétaire, le gouvernement chinois, s’il avait voulu les racheter.

Elles n’avaient rien à voir, ajoutait-il, avec les œuvres d’art volées au cours des siècles et placées dans des musées nationaux sous la protection des Etats (frises du Parthénon au British Museum, peintures et sculptures italiennes au Louvre, etc).

L’attitude de Pierre Bergé, en 2009, avait attisé les flammes du nationalisme chinois – et avait montré au passage un certain cynisme de cette grande conscience de gauche ! Car, se draper dans les droits de l’homme à propos de deux pièces de sa collection issues d’un des pires pillages commis par l’armée française, ne manquait pas d’audace.

Pierre Bergé avait déclaré en 2009 :

« Je suis absolument prêt à donner ces deux têtes à la Chine. Tout ce que je demande en contrepartie est que ce pays donne les droits de l’homme, la liberté au Tibet et accueille le dalaï-lama. »

L’appel de Victor Hugo

Non pas qu’il ait tort sur les droits de l’homme ou le Tibet, mais tort de les mêler au fruit de ces pillages indignes. Pierre Bergé aurait pu avoir en mémoire les mots puissants de Victor Hugo, réagissant quelques années plus tard au sac du Palais d’été.


Lettre de Victor Hugo sur le pillage du Palais... by rue89

Victor Hugo rappelait que « tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. » Jusqu’au jour où, comme il l’écrit :

« Deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre l’a incendié. La Victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. [...] Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.

Nous Européens, nous sommes les civilisés et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. »

Et Victor Hugo de conclure par une belle envolée :

« L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il était aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été ? J’espère qu’un jour viendra où la France délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée. »

La France n’a évidemment jamais renvoyé « ce butin à la Chine spoliée » et il faudra attendre un siècle et demi et un tour de passe-passe entre deux collectionneurs, pour que le vœu de Victor Hugo soit exaucé.

Et signe de l’inversion du rapport de force international qui fait de la Chine une puissance montante, c’est un milliardaire français qui vient laver l’offense de 1860 pour aider ses positions commerciales.

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